Danse classique : la der des étoiles


Par Ariane Bavelier - Publié le 03/05/2017

EN IMAGES - Mis d'office à la retraite dans la fleur de l'âge, les danseurs classiques ont appris à mettre en scène leurs adieux. Et transforment désormais ce moment douloureux en une fête savamment orchestrée.

Hervé Moreau. - Crédits photo : Agathe POUPENEY/Divergence

Le 13 mai, Jérémie Bélingard, étoile de l'Opéra de Paris, tirera sa révérence. La saison prochaine, Marie-Agnès Gillot, Hervé Moreau et Laëtitia Pujol prendront le même chemin. Ces trois-là retiennent le moment de s'exprimer sur leurs adieux, comme s'il était tabou d'évoquer la question avant que le glas ne sonne. À Paris, avec une mise à la retraite à 42 ans et demi, le temps d'une carrière est compté, même si seuls ces départs peuvent permettre la naissance d'autres étoiles, libérer des postes et offrir aux directeurs la possibilité de façonner une compagnie, toujours jeune et qui réponde à leurs envies.

«Disons-le : les adieux, c'est violent, douloureux mais, si on anticipe, la douleur peut se transmuer en fête, un peu comme dans les rituels africains où la mort s'efface dans la joie du passage» Kader Belarbi, directeur du ballet du Capitole de Toulouse

Jérémie Bélingard. - Crédits photo : julien benhamou/onp

«Mes étoiles, je pleure avec elles quand je leur dis adieu», dit Kader Belarbi, étoile de l'Opéra de Paris aujourd'hui directeur du ballet du Capitole de Toulouse, qui vient d'accompagner le 23 avril les adieux de son étoile Maria Gutierrez dans Don Quichotte.

Voilà seize ans que cette Espagnole dansait sur la scène du Capitole. «Quand on a soi-même connu les adieux, on sait la valeur de la douleur et du bonheur que cela représente et on peut guider, ajoute Belarbi.

J'ai eu quelques entretiens avec Maria, pour l'aider à mettre sous globe l'émotion exponentielle des adieux, que l'on ne doit déposer qu'au moment du spectacle. Disons-le: les adieux, c'est violent, douloureux mais, si on anticipe, la douleur peut se transmuer en fête, un peu comme dans les rituels africains où la mort s'efface dans la joie du passage.» On a pris tardivement conscience de la gravité de ce moment. Si les géants de la danse ont toujours fait leurs adieux, au point même d'organiser récemment des tournées - comme Carlos Acosta ou Sylvie Guillem -, les autres sont partis sur la pointe des pieds.

Marie-Agnès Gillot. - Crédits photo : Agathe Poupeney/ONP

«Un passage obligé» «Je suis d'une génération où ça ne se faisait pas, dit Brigitte Lefèvre, qui a dirigé le ballet de 1994 à 2014. Quand je suis devenue directrice, je me suis souvenue des derniers spectacles d'étoiles et des carrières terminées dans la tristesse complète avec rien derrière.» Peu à peu, elle a institué un rituel. «Anticiper deux ou trois ans avant pour programmer le ballet où l'étoile souhaite danser pour ses adieux puis, au soir dit, après le spectacle, lâcher des confettis sur la scène qui se vide pour laisser l'étoile seule en scène avec des partenaires, des professeurs, des amis, leurs enfants qui vont et viennent pour les saluer.» Avec en plus l'édition d'une affiche spéciale, la remise des insignes des Arts et des Lettres, et même parfois un film ou une retransmission en direct dans les salles de cinéma, comme pour Aurélie Dupont ou Nicolas Le Riche. «Les adieux, c'est une fête pour les artistes, le public et tout le plateau. Je me souviens particulièrement de Coco, accessoiriste avec qui nous choisissions les confettis, selon le décor et la personnalité de l'artiste», dit encore Brigitte Lefèvre. Aurélie Dupont, aujourd'hui directrice du ballet, a fait des adieux une étape capitale. Elle a insisté auprès de Jérémie Bélingard et de Laëtitia Pujol, qui s'en seraient volontiers passés: «C'est important pour les artistes et le public», argumente-t-elle. Dans la danse classique en France, les adieux sont devenus un passage obligé, qui se propage même à l'étranger.

«Je veux offrir à George Smilevski une sortie qui soit celle qu'il mérite. Pour un artiste, ce dernier point d'exclamation dans une carrière est la seule manière de passer à autre

chose»

Laurent Hilaire, directeur du ballet Stanislavski

Laëtitia Pujol. - Crédits photo : Agathe Poupeney / ONP

Au Bolchoï, Maria Alexandrovna, en bisbille avec la direction, a fait ses adieux en postant sur son compte Instagram un message de dépit à l'endroit de Makhar Vaziev, directeur de la troupe, qui ne la distribuait pas assez à son goût. Laurent Hilaire, qui vient de prendre la tête du ballet Stanislavski (125 danseurs), découvre à Moscou une nouvelle culture du départ.«Ici, il n'y a pas à proprement parler d'adieux mais les hommages à de grands danseurs, retirés de la scène ou non, ponctuent la vie des balletomanes. Les frontières entre activité et retraite sont plus floues. Il y a un âge de la retraite fixé à 38 ans mais les artistes peuvent prolonger leur carrière», dit-il. Les catégories sont d'autant plus fluctuantes que la plupart des étoiles se transforment en pédagogues, sans mise à la retraite claire et nette. «Ici, chaque étoile a son pédagogue particulier. C'est un système à l'ancienne, héritage d'une époque où on dansait toujours les mêmes classiques et qui a moins de sens aujourd'hui - le répertoire s'est tant diversifié qu'on ne danse plus la même chose que ses pairs.» Laurent Hilaire est aujourd'hui en discussion avec George Smilevski, la quarantaine, un pied sur scène et un autre comme pédagogue: «Je veux lui offrir une sortie qui soit celle qu'il mérite. Pour un artiste, ce dernier point d'exclamation dans une carrière est la seule manière de passer à autre chose.»

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